Alors, c’était comment ?

Alors, c’était comment ?

11 avril 2019 0 Par Guillaume

Lapidaire, péremptoire cette interrogation polie résonne dans nos têtes depuis un bon mois que nous sommes rentrés. Cette question, au demeurant bienveillante, témoin de la curiosité de nos proches, de nos amis à partager notre aventure, nous rappelle combien résumer 7 mois d’itinérance n’est pas chose aisée.

C’était comment ? 7 pays, 32 500 kilomètres, des imprévus, des galères mécaniques, des rencontres, un continent méconnu, des formalités rocambolesques pour vendre notre véhicule au Chili et près de 1000 vins dégustés ! Par où commencer ? Quel tri effectuer entre l’anecdotique et le pertinent. A cet instant j’ai à l’esprit d’illustres voyageurs et relie Bernard Moitessier qui en 68, alors qu’il gagnait la première course en solitaire autour du monde, renonce à franchir la ligne d’arrivée, à retrouver les siens et repart pour 10 mois de navigation en direction de la Polynésie. Fou, lâche, génial, il appartient à un panthéon de bourlingueurs où se bousculent Stevenson, Bruce Chartwin, Kippling, St Exupéry. La route, l’ennuie du voyage, le temps, la patience, tous ont si bien exprimé cet ailleurs qui ici nous éclaire.

On refait le Match !

Le parallèle entre notre vignoble Français et l’Amérique du sud est vertigineux. Il serait imprudent de comparer plus de 2500 ans de culture face à moins deux siècles de production ; en effet le vin y est une aventure bien jeune et que ce soit en Argentine ou au Chili cela fait seulement 25 ans que cette industrie s’y développe. Nous avons vu ensemble que souvent les capitaux sont européens et l’on a exporté ici nos propres turpitudes. Standardisation, rentabilité et marketing alimentent une machine à produire qui vient nous concurrencer sur le marché mondiale du vin. L’industriel Chilien, à la tête de 8000 hectares irrigués en zone semi-aride, en conversion biologique pour décrocher l’étiquette verte, propose à 2€ du litre un jus de raisin qui doit nous faire réfléchir.

Certes ce jaja soufré fait sans doute mal à la tête (pas plus qu’un baron de Lestac 😉 mais à l’image d’un standard international comme Nespresso dans le café, il doit nous alerter sur le haut niveau que ces producteurs ont atteint en peu de temps. Cette entrée de gamme est même redoutable : le Chili pari sur le cépage et vous transporte dans le variétal : le chardonnay est frais et beurré, le sauvignon acidulé, le carmenere délicatement épicé et le cabernet sauvignon plus charpenté. Le consommateur retrouve dans le verre la promesse de l’étiquette et choisi son vin comme une capsule de volutto.

L’Argentine, elle, vous promène. Du Malbec, « le meilleur au monde », ici en altitude, là dans le valle d’Uco, et plus loin en Patagonie. Ni plus ni moins la gamme Nespresso Origin et son offre ‘inspirée par la terre’. Ajoutez le challenger Uruguayen, les intentions prometteuses du Pérou et de la Bolivie et la forte demande Brésilienne… vous avez tous les tenants d’une grande saga viticole.

En tête d’affiche les rôles titres n’ont pas à rougir n’ont plus. Que ce soit dans les exploitations à taille humaine de Mendoza ou en Vallée de Colchagua, ceux qui s’en donnent les moyens font des merveilles. Par un regard neuf, exigeant et sans à priori, chaque rencontre dans ces vignes nous a fait grandir. Vinification parcellaire, biodynamie, élevage en amphores sont autant de pratiques de la haute-viticulture qui ont déjà traversées l’atlantique et qui font leur effet. Ces vins que l’on dit iconiques, qui manquent parfois d’humilité ou d’âme, me rappellent le Bordelais et ses fantaisies du dix-neuvième. Qui oserait aujourd’hui se moquer de Pomerol ou de St Emilion ? Certains comme les Californiens les copient ; d’autre ici les réinventent.

Tempus fugit

Désormais établis sur l’échiquier du monde du vin ces pays font face à de nouveaux défis : que l’on évoque les conditions sociales de la main d’œuvre, les enjeux écologiques sur des terres arides ou l’eau vient à manquer et l’absence totale de garde-fou politique, la consolidation de cette industrie va exiger une remise en cause de l’argent sur la raison. Pire, l’expansion de la Chine et le réveil du Brésil leur rappellent combien le temps leur est compté. Imposer leur histoire, des appellations, des standards pour affronter un marché ultra concurrentiel et à l’instar du Languedoc faire le choix de la qualité, capitaliser sur de nouvelles marques telles Pic St Loup, la Clappe ou Malepère pour exister.      

L’évocation d’écrivains voyageurs nous ramène aussi au temps et c’est là la clé du vin. L’Histoire a fait de notre vignoble un patrimoine ; des familles, des moines ont façonné notre territoire, avec patience ont dessiné des terroirs et l’ont amoureusement transmis. Cette mosaïque est aujourd’hui la partition de 85 000 vignerons là ou l’Argentine n’en compte que 700 et le Chili à peine 170. Le plus gros de l’hexagone, Castel, ne pèse pas 1% de la production nationale. A côté ce sont autant de femmes et d’hommes qui vouent leur vie au vin et qui s’approprient cet héritage pour le faire rayonner.

Et vous alors ?

J’espère au travers de cette page vous donner envie d’aimer ces visages autant que j’ai de plaisir à les rencontrer. Lors de nos premiers pas l’été dernier en Uruguay (c’était l’hiver pour nous, la tempête nous cinglait le visage à Montevidéo) notre introduction aux vins sud-américains manquait cruellement d’âme ; à l’image des vins Chiliens et Argentins distribués sur les étagères de nos supermarchés français nous reprochions alors l’absence de caractère, la caricature. Seulement une fois au contact de la Terre l’émotion a ébranlé nos plus chauvines certitudes et en parcourant ce sol le terroir s’est imposé à nous.

Cherchez l’erreur ! Comme pour n’importe quel vin français, le vin du nouveau monde n’a pas sa place en grande surface. Nombreux nous ont séduit et ont ouvert des gammes aromatiques inconnues, curieuses, exotiques. Les cépages et la liberté avec laquelle ils les mettent en oeuvre donnent au Petit-verdot, au Cabernet Franc ou encore au Chardonnay de nouvelles expressions ; il me tarde de les voir vieillir, se patiner. Eu égard à leur jeune histoire, nul ne sait dire aujourd’hui ce que le temps révélera.

Voir naître le talent est sans doute la récompense qui toujours m’invitera à chercher; le vin est une matière vivante et je ne me lasserai jamais du sourire intérieur que procure la découverte d’une pépite. Prochainement sur Astringence, et plus concrètement encore avec notre projet éponyme, nous poursuivrons cette itinérance et vous proposerons d’ajouter à cette lecture la dégustation. De retour à la maison, embrassés par nos proches et chaleureusement accueillis par Entreprises et Passions, nous avons pris conscience du moteur de notre aventure, celui dont vous êtes acteurs : le partage.

Poursuivons notre chemin 😉  

Il en va du vin comme de la littérature, sa beauté insondable ne peut se révéler que dans le temps. Le vin est rétif à la culture de l’immédiateté. Il faut avoir fréquenté le médiocre pour déceler le bon. Dans le vin, l’émotion a un prix : celui de la patience. Olivier Magny, Into Wine.