L’homme qui murmurait à l’oreille des vignes

L’homme qui murmurait à l’oreille des vignes

16 juillet 2018 0 Par Guillaume

A l’heure de célébrer les Bleus, nous vous invitons à partager les blancs et les rouges d’un champion. Il nous a semblé judicieux, avant de partir pour le bout du monde, d’aller en pèlerinage réviser nos fondamentaux. En effet, comment apprécier un terroir, une plantation, une conduite de la vigne si au préalable nous ne savons pas ce qui, ici en France, donne au vin tout son sens.

 

Ce tour de chauffe c’est sur les coteaux de la Loire que nous l’avons programmé : ce terroir est aussi méconnu que surprenant. A l’ouest de Tours, dans l’ancien lit du fleuve, les sols sont sablonneux avec des graviers ce qui produits des vins souples, gourmands. Quelques centaines de mètres plus loin, les coteaux sont plantés sur du tuffeau, une pierre calcaire qui donne au vin une structure plus tannique, plus robuste. Ainsi un vin de Touraine peut aussi bien être léger que son voisin sera costaud.

 

A St Nicolas de Bourgueil, précisément, nous frappons à la porte d’Agnès, Xavier et Thierry Amirault. Ce domaine familial, les Quarterons, a récemment fêter, excusez-nous du peu, ses 180 printemps. Xavier, notre guide, a le profil d’un rugbyman adolescent : cheveux mi-long hirsutes, short et sweat-shirt délavés, tennis boueuses, 1m90 de sympathie ; pas vraiment la tête de l’emploi… ! Imaginez vous devant cette jolie maison bourgeoise, familiale, le fils de maison la quarantaine fringante vous accueillant sans chichi et aussitôt vous livrant sa philosophie.

Passé notamment dans les Wineries de Californie il est revenu à sa Loire natale pour épauler sa famille et poursuivre le travail parental… Humble, il vous dira qu’il entretient consciencieusement ce qu’on lui a transmis et qu’il est responsable du patrimoine que les générations suivantes hériterons ; un passeur. Guidé par ses convictions humanistes il s’efforce de produire des vins ‘vivants’ qui surprennent à chaque millésime. Il travaille la vigne avec bon sens et simplicité. Dans cette recherche permanente de maintenir un équilibre naturel, il a choisi de cultiver son vignoble d’une trentaine d’hectares suivant les préceptes de « l’agriculture biodynamique ». Respectueuse du vivant, parfois taxée d’ésotérisme, elle promeut un écosystème au centre d’énergies issues de la Terre (racines) et de l’Espace (fleurs, feuilles et fruits).

 

Sur près de 95 000 exploitants viticoles en France on dénombre aujourd’hui seulement 500 domaines conduits en biodynamie, parmi lesquels les très prestigieux Romanée-Conti ou le Champagne Roederer. Au delà du bio qui limite l’utilisation de produits phytosanitaires, ils défendent une approche de la vigne où les saisons, les lunes, les animaux environnants ont une incidence sur le vin et place la vigne au centre d’une logique qui va du sol au ciel.

Xavier, par exemple, expérimente des poulaillers mobiles qu’il déplace dans ses rangs : les cocottes se baladent entre les ceps, grattent et fouillent la terre au pied de la vigne et cela lui évite d’avoir à désherber. Les œufs me direz-vous ? Ils les distribuent généreusement à ses équipes qui entretiennent le domaine.

 

Le label Demeter recense ses vignerons poètes ; voici un visuel éloquent de l’intervention dans le vin par rapport à l’agriculture conventionnelle et au bio. Imaginez qu’une récente étude, Que Choisir Sept 2013, rapporte qu’il y a 300 fois plus de résidus de pesticides dans le vin que dans l’eau. Pire, sur 92 vins testés, 100% contenaient des traces de pesticides ! Les vins bios sortent du lot avec des taux 100 fois plus faibles mais comme le soulignent certains professionnels il n’existe pas dans le vin de limite maximale de résidus… c’est un lobby si puissant que certains bordeaux industriels contiennent 3 300 fois plus de résidus que l’eau du robinet ! Cela rejoint une étude de la très sérieuse Revue des Vins de France parue en 2009 qui concluait par cette phrase : « les taux de pesticides dans les vins analysés lors de cette enquête sont bien inférieurs aux niveaux de toxicité autorisés (…) toutefois, ce sont des taux très supérieurs à ceux qui sont tolérés pour l’eau potable. Par exemple, le taux de phtalimide dans le Château Canon est 3 600 fois supérieur à la concentration maximale admissible de produits phytosanitaires dans l’eau du robinet. »

 

Pour en finir avec ce triste tableau sachez que le vin le plus diffusé dans le monde, le Mouton Cadet Rotschild et ses 12 millions de bouteilles, contenait à l’époque 14 pesticides dont certains interdis en France 🙁

La profession peine à se positionner et encore ce mois-ci dans la revue ‘Terre de Vins’, César Compadre, illustre journaliste de Sud-Ouest et docteur ès Bordeaux justifiait : « comme une personne va à la pharmacie et se soigne si nécessaire, l’idée qu’une plante puisse avoir le même besoin n’est pas si communément admise ».

 

Eh bien Non ! Au delà du profond respect que nous portons à cet éminemment expert, je souhaite savoir les médicaments que je consomme et ne pas ingérer de la chimie à mon insu. Ainsi, sans dogme particulier, je proscris le saumon d’élevage dont le flan est taché d’un point violet stigmate de sa piqure d’antibiotiques, je privilégie les œufs en code 0 et la viande hachée qui anoblie mes hamburgers est découpée minute par Patrick, mon boucher. Pas de label, seulement prudence, bon sens et confiance.

 

Retournons dans les vignes avec Xavier. Nous voici partis à la découverte de ses terres à bord de son Renault Master : d’arrêt en arrêt il nous présente le sol, les parcelles qu’il vinifie séparément, l’âge de ses vignes, le niveau de maturité, les herbes folles. Ici on installe des grillages temporaires pour éviter que les chevreuils ne dévorent les premiers fruits, cette parcelle-ci est plus épargnée du froid grâce au bois qui la jouxte ; là bas, au loin, vous devinez le clocher et les remblais de la Loire. En cette matinée de printemps, la bruine et l’air frais confèrent à ce décor une paisible beauté, silencieuse et sereine. Son projet s’inscrit dans la durée et plus que jamais nous saisissons ici, aux travers des soins qu’il prodigue à la terre, les notions de patrimoine, de respect et de transmission aux générations futures.

 

Soudain au détour d’un bosquet la camionnette s’engouffre au centre de la terre ! Au milieu de nulle part une cave pratiquée à même une carrière de tuffeau se dévoile : sous des voutes de craie de plus de 5 mètres de haut se devine un méandre de galeries. L’odeur d’humus, de champignons, la moiteur, l’éclairage chancelant font de cet antre une cathédrale. Là des tonneaux, des barriques, préservent le vin hors de tout. Ici des expériences d’amphores… notre guide aux faux airs d’adolescent prend des allures de savant (fou ?) et nous détaille savamment l’importance de l’élevage, du bois, du temps.

Dans l’ombre son équipe officie; toujours il parle de « nous », les aide autant qu’il les écoute et partage volontiers le succès du Domaine avec eux.

 

A l’heure de la dégustation la collection maison est réjouissante : crémant de Loire, blanc, rosé et rouge signent une gamme complète. Nous ne dévoilerons que deux vins, vous laissant le plaisir de découvrir les autres 😉

  • Le crémant de Loire les Quarterons, brut non millésimé : le chenin, variété de raisin blanc majoritairement cultivé dans la Loire, donne ici finesse et fraîcheur. Les bulles sont délicates ; en bouche le vin est généreux, acidulé et vif. Pour en avoir servis plus d’une centaine de bouteilles beaucoup le confondent avec un champagne en raison de son arôme floral. Je lui trouve un je ne sais quoi de plus, une matière gourmande et diablement séduisante…!
  • St Nicolas de Bourgueil les Gravilices 2014. Ce rouge est issu du cépage cabernet-franc, ici appelé le breton ; c’est l’un des raisins stars du bordeaux. Après une bonne heure d’ouverture ce vin développe de jolis arômes de fruits noirs façon cerise. Une attaque fraîche précède un vin dense, légèrement tannique qui surprend par son équilibre. Gourmand, il se prolonge par des notes très subtilement rustiques qu’une trame boisée soutient. Nul doute que quelques années en cave lui ajouteront en complexité.

 

Vous l’aurez compris, ce vin est à l’image du gaillard : on le suppose massif et finalement il étonne par sa finesse, son élégance. On retrouve dans ce nectar l’âme de la Loire, son sol rugueux, sa puissance et la pâte du vigneron lui donne son supplément : l’émotion. On le sirote, béat de sa profondeur, et l’on discute avec Xavier de ses prélèvements de sol pour établir une carte géologique du Domaine, des conditions météo capricieuses, de la mode des vins rosés, d’hier, de demain… de sa vérité.

On se salue et l’on se dit privilégiés… le temps a filé, il nous a ouverts des tas de portes et devant sa bâtisse familiale nous nous disons finalement qu’il y a encore des rois au bord de la Loire.

 

Xavier et Agnès Amirault – Vignerons

46, avenue Saint Vincent – 37140 St Nicolas de Bourgueil

 

Pour en savoir plus :

http://www.larvf.com/,vin-viticulture-pesticides-analyses-idac-pibarnon-bouchard-canon-zind-humbrecht,10343,4024041.asp

https://www.lindependant.fr/2013/09/20/pesticides-dans-le-vin-que-choisir-relance-le-debat,1791645.php