le bio-rêve américain

le bio-rêve américain

13 janvier 2019 1 Par Guillaume

Le vallée d’Uco, à 100km au sud de Mendoza, est un terrain de jeu pour millionnaires : début 2000, alors qu’à 500km au nord un suisse fortuné créait « Colomé » ; ici, quelques Français bien dotés ont commencé une partie de Monopoly .

Le premier, Jean Bousquet, s’est rapidement séparé de son château Pennautier, proche de Carcassonne (appellation Cabardes) pour acquérir 1000 hectares de sable. Sa fille Anne le raillait « pourquoi acheter une plage si grande sans la mer ! » Et pour cause : au pied des Andes, à 1000m d’altitude, cette région aride est un désert que seul le vent perturbe. Le patriarche, lui, y voit les conditions idéales de culture : 360 jours de soleil par an garantissent un développement optimal du fruit, l’altitude et une amplitude thermique jour/nuit de 30 degrés donne au raisin sa finesse, son acidité et l’aridité d’un sol de sable écarte les parasites. Pas de phylloxera, un peu d’air tout au long de l’année, un forage à plusieurs centaines de mètres de profondeur pour puiser l’eau cristalline des Andes… en deux ans est ainsi créé de toutes pièces le plus grand domaine bio d’Argentine, 15ème exploitation du pays par la taille.

Les vignes sont ordonnées, des rosiers fleurissent les têtes de gondole et après plusieurs kilomètres de chemin le chai se dresse majestueusement. Sur le côté un corps de ferme un peu trop récent accueille un restaurant organique, un lac artificiel entouré de graminées fait office de mare aux canards et en évidence, face au parking, un potager d’un mètre carré produit les herbes pour la cuisine : « amazing ! » s’exclament les américains en descendant de leur gros pick-up.

Le chai à proprement parlé rassemble une trentaine de cuves en béton, certaines enterrées pour minimiser le recours à des pompes. Les pressoirs sont pneumatiques et derrière trônent de jolis foudres de chêne… « On ne les utilise plus, ce n’est pas très écologique et on préfère l’inox fait en Argentine, c’est plus développement durable ».

Sur certaines cuves nous avons relevé des noms de mises avec un surprenant ‘convencional’… à cette question on nous expliquera que c’est du « un peu bio qui peut être vendu en Argentine et au Brésil, mais pas assez pour les autres marchés ». hum, hum.

Au sous-sol la cave, gigantesque, nous offre un ballet de chariots élévateurs… une élégante cathédrale voutée, devant une salle à manger vitrée, accueille de jolis fûts de chêne français ; derrière une armée de petites mains préparent les palettes à l’export. Seuls les meilleurs vins bénéficient d’un bouchon de liège… « Ce n’est pas durable, il faut 20 ans pour produire ce matériau et nous le faisons venir du Portugal… nous préférons la vis, c’est plus sain, et ne bouchonnons que pour l’Europe qui aime ce folklore. » hum, hum de nouveau.

A cette période de l’année ils s’affairent à recevoir la récolte : un employé en scaphandre nettoie l’intérieur des cuves selon un process HACCP tout droit sorti d’une réglementation US et chaque rangée de vignes est recouverte de filets en kevlar, des milliers de kilomètres de résilles, censés protéger les premiers fruits de la grêle. C’est t’y pas bio mes amis ?

La première récolte en 2004 marquera un tournant pour la famille toute entière : Anne, la fille économiste à Boston va, avec l’aide de son mari trader, parier sur le vin de papa, en acheter un container et le stocker à Anvers. Au salon du vin de Düsseldorf ce couple néophyte, avec une évidente bosse du commerce, va réussir à vendre ce vin bio d’un domaine inconnu issu de nulle-part. En 2009 le couple déménage en Argentine pour reprendre la tête du domaine et développer les activités internationales… l’eldorado sera l’Amérique. En parallèle à la direction du domaine, tous deux reviennent aux pays de leurs études pour créer à Miami une société d’import de vin dédiée à leur bébé. Aujourd’hui leurs 2,5 millions de crus bios sont présents dans 50 pays, référencés dans les monopoles suédois et près d’1 million de bouteilles inondent le marché américain.     

La visite, 20€ par personne tout de même, s’achève par une dégustation dans un magnifique hall. Nous goûterons 3 blancs et 6 rouges (merci au blog, bien plus que les 4 prévues dans le forfait !)

L’entrée de gamme, 13$, est sans intérêt : les vins ne sont ni bons ni mauvais. La gamme « réserve » à 18$ bénéficie elle d’un élevage 50% en fût ; à noter d’ailleurs que, comme au USA, le cépage figurant sur la bouteille, Malbec en l’occurrence, peut être coupé avec 20% d’autre chose sans être mentionné…  S’ensuit la gamme « grande réserve » à 25$ pour 12 mois en fût de chêne et enfin « l’Ameri » pour 36$ de marketing.  Nos voisins du Minnesota sont en transe : « gorgeous ! ». Eternels râleurs, français que nous sommes, nous nous montrerons bien plus contenus, en particulier en ce qui concerne le potentiel de garde : même si nous ne retrouvons pas l’émotion de notre précédente visite, les vins de la gamme réserve sont indéniablement bien faits ; le malbec particulièrement. L’élevage en fut de chêne est mesuré, les arômes pas trop confiturés et l’ensemble est plutôt vif. Pour finir, notre guide nous sortira de derrière les fagots deux bouteilles dont les stocks sont épuisés : un chardonnay floral et beurré qui nous évoque le Grand Ardèche de Louis Latour (tout de même !) et un Pinot Noir fin et vif, qui enfin nous démontre que ce domaine n’est pas un pur sang américain.    

Cette vallée dont Bousquet père a ouvert la voie concentre désormais plus de 6000 hectares de vignes – plus que l’appellation St Julien dans le Bordelais… Achetées à l’époque 20 fois moins cher qu’à Maipu (visite précédente à Mendoza), ces terres sont aujourd’hui parmi les plus recherchées de la région et ont permis au village d’obtenir route, école et travail. Ces « Brad Pitt et Angelina Joly du bio » aident les vignerons voisins à se convertir histoire d’acheter leurs raisins et d’accroitre leurs propres ventes. Une chose est sûre, s’il est un développement durable qu’ils ont réussi, c’est celui de leur portefeuille !

Au delà du bien fondé pour la région, le souhait initial était d’offrir du bio abordable… mais entre la surexploitation de l’eau, les méthodes industrielles, le consensuel des vins et le prix de vente supérieur à 10€ la bouteille nous restons dubitatifs devant le diktat du marché. Poussons plus loin le curseur de la folie des grandeurs : et si l’avenir des Grands Bordeaux se jouait ici ???

Au prochain épisode, nous rencontrerons des girondins qui veulent rejouer le classement de 1855 en Argentine : on refait le match !

Comme dans les rayons de nos supermarchés ou l’étendard des labels bios en appelle à votre conscience, à vous de juger : est-ce l’exploitation qui est verte, ou les billets qu’elle engrange…?